Jeudi 2 juillet 2009
- Par Jan Abbie

Il est très troublant de lire La Vie du lettré de William Marx. Je l'ai découvert par hasard, en circulant dans les allées de la bibliothèque universitaire de Lille III. Je cherchais le dernier livre de George Steiner. Puisque je ne parvenais pas à mettre la main dessus j'ai demandé conseil à une personne que j'ai prise pour un employé de la bibliothèque. Il m'a félicité de mes lectures et m'a encouragé à lire William Marx qui est selon mon cher inconnu un disciple de George Steiner. Je n'ai pas encore vérifié l'information, en revanche ce qui est certain c'est qu'il se développe chez William Marx une intelligence semblable et séduisante.

La Vie du lettré est un portrait de celui qui passe sa vie à lire et à écrire. Autant dire que je me retrouve parfaitement dans le discours du locuteur. Ma respiration est celle des livres que je lis et je mène donc plusieurs vies à la fois, celle que les personnes que je croise observent et celles de mes héros et des centaines de narrateurs que j'ai croisés ici ou là. La préface du livre est brillante, parfois hermétique. Le livre est une véritable ballade dans l'univers du lettré à travers des entrées thématiques : sa naissance, sa nourriture, son jardin, et des dizaines d'autres, dont les deux qui ont attiré mon attention ce soir : l'économie et la sexualité. 

Il est très ingrat d'être écrivain, surtout si vous n'avez pas de reconnaissance publique de votre temps. Selon l'auteur il est impossible d'écrire et de gagner de l'argent, car le temps de l'écriture est omnivore :

"La vie du lettré est nécessairement une vie lettrée, différente de la vie ordinaire ; il y a tant de livres à lire et à commenter, tant de livres à écrire aussi, qu'une existence peut en être facilement occupée - et débordée. A elle seule, une bibliothèque vaut bien une famille, tracas compris. Bon an, mal an, l'enfant grandit tout seul ; il ne sait que croître : c'est sa nature. Mais la nature du livre est de mourir à chaque page pour renaître, si le veut le lecteur ou l'auteur, à la page ou la phrase suivante. Lire exige temps, effort, application ; c'est transcrire en son esprit ce qu'un autre a écrit sur du papier, fournir sa propre vie à la parole d'autrui, regonfler de son propre souffle des mots expirés. Contrairement à un lieu trop commun, on ne dévore pas les livres : ils vous dévorent, vous vampirisent, se nourrissent de votre être et de votre énergie, vous coupe du monde, vous transportent dans la leur, mangent votre espace et votre temps, débordent de vos étagères, raccourcissent vos nuits et vos journées, rétrécissent votre maison et votre appartement, vous ruinent tout en vous enrichissant, vous font leur quand vous croyez les faire vôtres." (p. 63).

En ce qui concerne la sexualité, William Marx ne donne pas son avis, il se contente de décrire une réalité :

Non plus que les anges le lettré n'a de sexe. Ce qui revient à dire qu'il relève de l'un et de l'autre. Toute la communauté des lettrés vit de ce paradoxe. Il n'y a guère de lieu plus chaste qu'une bibliothèque. [...] le livre est son vrai corps, celui qui lit un livre autre appartient forcément à un autre sexe : dans la bibliothèque de Babel, il y a autant de sexualités qu'on y trouve de livres. [...] Or, ce savoir lettré, qui est sexualité à lui seul, a tendance à prendre toute la place et à exclure l'amour physique. (p. 90)

William Marx s'abandonne à une confession dans la dernière ligne de ce chapitre :

[...] sexualité généralisée, sexualité sans sexes, par le moyen des signes et des pages, volupté du savoir propre aux livres et aux bibliothèques, comme celle où j'écris en ce moment ces lignes. (p. 94). 
Voir les commentaires
Communauté : la philosophie - Ecrire un commentaire - Recommander
Retour à l'accueil

Profil

  • : Jan Abbie
  • neroli

Photos

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Rechercher

Recommander

Derniers Commentaires

Julien Baete

julien-baete.jpgBientôt ici des pages consacrées à Julien Baete, artiste.

julien-baete-2.jpg

Syndication

  • Flux RSS des articles

Djamel Tatah

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 











Francis Moreeuw

Francis Moreeuw est un artiste lillois. Allez voir son site.
Ci-dessous une partie de la  série des "Saint Georges"
(1 ; 2 ; 4 ; 5). Vous voyez ici seulement la partie gauche du tableau.








































































































Images Aléatoires

overblog

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés