La palinodie

Ici tous les articles au sujet de la Palinodie publiés sur le blog L'important est de s'arracher...


I - En guise d'introduction.

Je ne cesse de vénérer certains mots, j'y reviens sans cesse, je les scrute, les contourne... parmi ces mots il y a silence, néroli, arracher, rhétorique, prospoïèse... Je les aime tous pour des raisons différentes, et chacun à sa manière déclenche un tas de réflexions, de visions, d'éclats. Le dernier venu dans la tribu est le mot  palinodie, l'art de se rétracter. Après avoir étudié son histoire, nous verrons que ce mot a été chargé tout au long de son histoire de connotations péjoratives. De vice, j'aimerais démontrer progressivement que la palinodie peut-être également une vertu, voire une éthique, une figure de style appliquée à la vie.

En fouillant dans les bibliothèques je me suis aperçu que le mot avait attiré plusieurs auteurs. Le moraliste italien Giacomo Leopardi, chantre du pessimisme à la manière de shopenhauer,  lui consacre une petite étude : la palinodie chez Allia. Deux conférences de Roland Barthes au sujet des Discours amoureux et données à l'école pratique des hautes études portent le titre de Palinodies. Le psychologue Jean Sénéchal a récemment publié un article où il interroge l'histoire d'Hélène : "L'amour hystérique, entre négation, mensonge et palinodie".

En guise de friandise il faut noter les Epîtres famillières de Frédéric II de Prusse dit Frédéric le grand, proche de Voltaire. L'Epître X est consacrée à "la palinodie à Darget" (1790). Je vous conseille d'aller la lire, elle vaut son détour. Le ton est pamphlétaire et amusé. Il donne la nostalgie d'une époque où les despotes plutôt que grossiers étaient éclairés. En voici un extrait (la totalité plus bas) :

"Ah ! quand notre verve maudite
nous a remplis de sa furueur,
de notre cervelle animée,
Il part, ainsi que d'un volcan,
des flammes et de la fumée,
et rien n'arrête le torrent ;
dans ces fougueux enthousiasmes,
nous emportant à tout hasard,
il nous échappe des sarcasmes
auquels le coeur n'a point part."


Un peu d'histoire. Palinodie vient du grec palin qui signifie "de nouveau", "en sens inverse" et odê, "le chant". Dans l'antiquité la palinodie était un poème dans lequel l'auteur rétractait ce qu'il avait dit dans un poème antérieur. Au XVIème siècle palinodie est entré dans la locution "chanter la palinodie" par calque du bas latin "palinodiam canere". Il a été repris ensuite dans l'usage littéraire avec le sens de "désaveu de ce que l'on a dit" (Voltaire, 1758), changement d'opinion, rétractation. Par la suite, et particulièrement au pluriel il signifie les retournements politiques. "Chanter la palinodie" revient à se désavouer soi-même.

Dans une phrase devenue célèbre Marcel Proust définit les hommes politques ainsi : "Encore plus que les diplomates, les hommes politiques ne se souviennent pas du point de vue auquel ils se sont placés à un certain moment, et quelques-unes de leurs palinodies tiennent moins à un excès d'ambition qu'à un manque de mémoire." (A la Recherche du temps perdu, t. XI, p 46).

Dans les mois qui viennent j'aimerais approfondir la notion de "palinodie", son histoire, ses applications passées, ses formations et deformations. A l'heure où chacune de nos informations, de nos émotions, de nos impressions peuvent être corrigées à la seconde par l'information qui progresse, par le recherche et les théories qui affinent sans cesse nos points de vues, la palinodie peut être une manière de générer le discours. Plus prosaïquement, je sais que pour chacun des films dont j'ai donné une impression ici, je pourrais réécrire la note en nuançant mon jugement ou en réévaluant le film très différemment aux vues de l'évolution de mes perceptions et de mes connaissances. Observer les palinodies c'est aussi scrutter les manières dont les opinions, les croyances, les idées évoluent.

Je trouve que l'on est très sévère avec les philosophes ou avec les hommes politiques qui changent leur opinion, comme si ils trahissaient leurs lecteurs ou leurs électeurs. Je pense au contraire que la rétractation est plutôt seine quand elle est motivée par une évolution intérieure et objective.

2. Stérichose, fondateur de la Palinodie


Cette photo de la statue de Stesichore prise à la Villa Medici en dit long sur le personnage. Cette façon qu'il a d'être comme aimanté par la terre-pierre derrière lui, ne faisant qu'un avec elles mais détaché quand même, et scrutant au loin, comme n'étant plus là, dans cet ensemble dont il est. Une lumière d'Italie caresse le poète et les siècles qui nous l'ont rendu ainsi. La statue semble oubliée au milieu d'un territoire français en Italie, à la Villa Medici. A Catane, en Sicile, où elle devrait être, car c'est là qu'est son tombeau, une place porte son nom, Piazza Stesicoro, et au milieu de cette place une statue monumentale de Vincenzo Bellini, le compositeur.

Mais pourquoi je vous parle de Stesichore ce soir ? Parce qu'il est le père de la Palinodie. La Palinodie est ce territoire où les déçus du dogme et leurs réfutateurs ont trouvé exil et tiennent la tête haute. Il est ce lieu où il est possible d'exister autrement qu'en adhérent aux pères, et autrement aussi qu'en se faisant guillotiner,  la terre où Marie n'est ni vierge, ni putain. La Palinodie est ce territoire que Stesichore scrute du haut de la Villa Medici.

3. Exemple de Palinodie, Frédéric II de Prusse.

Les écrits de Frédéric II de Prusse sont pléthores. Je ne résiste pas à reprendre ici la totalité de la palinodie qui introduit le recueil du Palladion, poème grave en six chants, à la page 195 du tome 12 des oeuvres complètes de Frédéric II. Ailleurs dans les oeuvres du despote éclairé on trouvera la correspondance de celui-ci avec M. Darget.

Le texte est impressionnant de gaieté. Cela m'amuserait beaucoup d'écrire comme cela aux personnes avec qui j'entretiens une correspondance. Il y a ici de la distance, de l'ironie, de la lucidité. En même temps que de régler ses comptes avec Darget, le prince expose sa vision de la littérature. Il est conscient de ses vanités, Nul ne consultera mes vers [...] ils seront rongés par les vers, mais ne peut s'empêcher d'écrire quand même, cela donne au poème une tonalité puérile, attachante, parfois burlesque.

Aujourd'hui on peut être choqué par un vers du type Je t'y traitai de Turc à More, le jeu de mot est très vulgaire, et je pense qu'il faut en dénoncer le contenu, et être conscient qu'il participe d'un antisémitisme  institutionnalisé et intériorisé qu'il faut combattre. Cela dit je ne pense pas qu'il faille s'interdire la lecture d'un auteur sous prétexte d'un défaut d'époque. Je ne serais pas choqué que l'on pense le contraire.

J'ai modernisé l'orthographe. Vous retrouverez ce texte reproduit de manière très heureuse sur Gallica.


PALINODIE, A. M. DARGET

J'en suis fâché, pauvre Darget,
Si ma muse trop indiscrète,
De ses bons mots te fit l'objet :
Rappelle-toi que tout poète
Doit amplifier son sujet.
Ton nom, si propre à l'hémistiche,
Vint dans mon poème à propos
Se placer comme dans sa niche ;
Et je chargerai dessus ton dos
Tout ce que fiction folle,
Et la gigantesque hyperbole
Imagina pour mes héros.

Lorsque notre feu nous transporte,
L'esprit accouche ou bien avorte
De cent traits frappés hardiment ;
Le mensonge peu nous importe,
S'il s'énonce agréablement ;
C'est en agissant de la sorte
Qu'Homère a plu si constamment ;
Et ses ouvrages si durables,
Sont un heureux tissu de fables
Mensongères assurément.
Que sais-je, si le gars Thersite
Ne fut pas homme de valeur,
Auquel Homère ôta le coeur,
Pour qu'Achille eût plus de mérite ?
Sur ce modèle j'eus l'honneur
De te dépeindre Sodomite
Chez ton luxurieux recteur,
Afin de dauber le Jésuite :
J'osai te faire voyageur,
De jeunes nonnains violeurs,
Et dans le pays Sybarite
Des plus mauvais romans l'auteur.

Ah ! quand notre verbe maudite
Nous a remplis de la fureur,
De notre cervelle animée,
Il part, ainsi que d'un volcan,
Des flammes et de la fumée,
Et rien n'arrête ce torrent :
Dans ces fougueux enthousiasmes
Nous emportant à tout hasard,
Il nous échappe des sarcasmes
Auxquels le coeur n'a point de part...
Je devine ce qui t'offense,
Ne serait-ce pas ce tableau
Où ton patron ou ton fléau
Arrêta ta concupiscence .
Ah ! cet exemple est bien plus beau
Que celui de la continence
Du grand destructeur de Numance,
Et digne d'un saint mort puceau...
Oui, par certaine épître encore
J'ai mérité de l'ellébore,
Pour avoir dans tous tes portraits
Follement barbouillé tes traits.
Je t'y traitai de Turc à More,
Sachant qu'aucun mortel n'ignore
Que les poètes sont menteurs :
Comme ne daigne pas nous croire,
J'ai cru pour établir ta gloire,
Que je devais charger tes moeurs.

Enfin, Darget, fut ton histoire,
Nul ne consultera mes vers ;
Ils n'iront point à la mémoire,
Ils seront rongés par les vers :
Je veux que leur recueil stérile,
Enfant de mon oisiveté,
Périsse dans l'obscurité,
Loin de mes yeux d'un mordant Zoïle.

Tout auteur plein de vanité,
Qui tend à l'immortalité,
Doit, narrant avec pureté,
Avoir l'art de plaire ou d'instruire...
Moi qui n'ai point ces grands talents,
J'abandonne ces vastes champs
Aux versificateurs habiles,
Qui remplacent de notre temps
Les Horace et les Virgile.
D'eux, redoute les coups de dents,
Et non de ma muse badine,
Qui folâtre, qui te lutine,
Qui, sans consulter le bon-sens,
Débite ce qu'elle imagine,
En vers mauvais, mais non méchants.

Darget, que rien ne te chagrine :
Ris tout le premier ces vers ;
Leurs sons se perdent dans les airs,
Et je crierai plutôt famine,
Que de souffrir qu'on les destine
A courir partout l'univers...
Mais si, par quelque perfidie
Dont je ne puis me défier,
Dans le monde on les expédie,
Darget, par ma Palinodie,
Tu sauras te justifier.

4. Les origines

Je tiens la plupart de mes informations de l'article de Jean Ménéchal, publié dans les Cahiers de psychologie clinique n°19, 2002, pages 13 à 26.

Parce qu'elles se sont jouées à la frontière entre les affaires humaines et les affaires divines, les origines de la palinodie sont très belles. Stésichore est un hérétique. Il a osé proclamé qu'Hélène n'avait jamais existé, que c'était un pur fantôme de l'histoire, un fantasme, un alibi qui permettait d'expliquer la guerre contre Troie. Pour avoir osé souiller la mémoire d'Hélène dont l'histoire est pourtant contée par le grand Homère, les Dieux décident de rendre Stésichore aveugle. L'histoire aurait pu s'achever ainsi, mais c'est ici qu'intervient Léonymos, général de Crotone. Euripide nous apprend qu'après avoir été blessé Léonymos alla à Delphes pour solliciter l'aide de l'oracle. Celui-ci lui enjoint de se rendre auprès d'Ajax, sur l'île de Leucé, dans la mer Noire, il y serait soigné. A son retour, Léonymos déclara avoir rencontré les héros de la guerre de Troie, Hélène lui aurait même prédit que Stésichore recouvrerait la vue quand il aurait dit la vérité sur elle. Stésichore obéit, il écrit un poème où il se rétracte. Le Phèdre de Platon nous rapporte la palinodie insérée dans un discours de Socrate :

"Or il y a, pour ceux qui se sont mépris quand ils parlaient des dieux, un moyen antique de purification. Homère ne le connut pas, mais Stésichore s’en servit. Privé de la vue pour avoir diffamé Hélène, il ne méconnut pas, comme Homère, la cause de son malheur. Mais en homme inspiré par les Muses, il comprit cette cause et chanta aussitôt :

« Non, ce discours n’est pas vrai :

tu n’es jamais montée sur les navires aux beaux bancs de rameurs, tu n’es jamais entrée dans la citadelle de Troie. »

Quand il eut achevé tout ce poème appelé Palinodie, à l’instant même il recouvra la vue." Platon, Phèdre, 243,a


Après avoir prononcé sa palinodie, Stésichore recouvre la vue sur le champ.

Il y a beaucoup à dire sur cette rétractation. Il ne s'agit pas d'une simple rétractation mais bien d'une stratégie argumentative complexe. Selon Jean Sénéchal, Stésichore berne les Dieux en jouant avec la double dénégation. Le discours est ambivalent. Julia Kristeva définit la double dénégation à partir du modèle :  "non, je ne l'ai pas perdue" (ma mère), qui est en réalité une négation positive qui signifie "je l'ai perdue". Il s'agit d'un mécanisme central dans les actes du langage. Ulysse lui-même utilisera un subterfuge similaire en jouant sur le mot "personne".

Si nous regardons le mot palinodie de plus près nous nous apercevons que pali- ne signifie pas seulement "nouveau", mais également "sens inverse, en rebroussant chemin, à rebours, en arrière". Autrement dit Stésichore reprend la parole et lui donne un sens nouveau, un chant sur un autre ton et non un simple changement d'avis. 

Stésichore est encore plus connu pour la révolution qu'il a apporté au chant lyrique en inventant la triade : strophe - antistrophe -épode. Epode en grec signifie au sens premier : "qui chante des paroles magiques pour guérir une blessure" (Bailly). Léonymos et Stésichore ont été guéri tous les deux, l'un par la parole d'Ajax, et l'autre par sa palinodie.

Tout cela ressemble à une dialectique qu'Hegel ne démentirait pas. Il y a d'abord la première parole, celle dans laquelle Stésichore accable Hélène, ensuite il y a la colère des Dieux qui disent "oui Hélène existe, la preuve tu es aveugle", et ensuite la palinodie éteint la douleur, trouve une solution, dépasse le conflit.



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